« Retour au Bois Orcan »



J’ai découvert Claude Viallat, il y a des années quand j’étais jeune lors d’une exposition à Beaubourg. C’était l’été 1982. Des toiles monumentales pendaient dans le Forum, conçues pour l’espace, à son échelle. Une exposition qui retraçait son parcours depuis une quinzaine d’années, plus précisément depuis 1966.
Né en 1936 à Nîmes, l’artiste poursuit, depuis ces temps-là, un travail exemplaire où telle Coco Chanel qui a libéré la femme de son corset, il a libéré la toile de son carcan, à savoir le châssis. Des peintures porteuses d’une forme semblable à un gros osselet qui va devenir sa marque de fabrique. Et il les peint debout à l’aide d’un long pinceau sur tous les supports qui s’offrent à lui : draps anciens, chemises usagées et plus tard bâches polychromes, parasols, toiles de tente…
Remettant aussi en cause, le système traditionnel de présentation de la peinture, Viallat n’hésite pas à la suspendre dans l’espace ou à la déployer dehors, à la merci de la nature et ses aléas climatiques.
Ces années sont aussi celles du groupe Supports / Surfaces* qui jouera un rôle déterminant dans la réunion d’artistes originaires, pour la plupart, du midi de la France. En désaccord avec les orientations du groupe qu’il quitte en 1971, Viallat poursuit néanmoins son inlassable activité d’animateur régional. Nombreuses sont ses participations à des expositions hors de Paris.
Ce qui nous amène naturellement aujourd’hui au Château du Bois Orcan à Noyal-sur-Vilaine, aux portes de Rennes en Bretagne. Un château médiéval des XIVe & XVe s. rénové pendant 35 ans par Guy Landon, bras droit de François Dalle chez L’Oréal où il effectue toute sa carrière. Passionné d’art contemporain, il est l’homme clé qui relie L’Oréal à la création d’Artcurial dans les années 70 dont l’ambition est de rendre l’art accessible au grand public. Sous sa direction, Artcurial n’est pas une simple galerie. Il s’agit d’une collaboration avec les plus grands artistes du XXe siècle (comme par exemple Arman, Sonia Delaunay ou De Chirico) pour éditer des sculptures, des lithographies, des tapis et des bijoux d’artistes en séries limitées. Cela permet d’acheter une œuvre signée pour un prix inférieur à celui d’une pièce unique. C’est encore lui qui est à l’origine de projets monumentaux comme celui de convaincre Nina Kandinsky en 1974 de reconstituer le mythique « Salon de musique » de Vassily Kandinsky pour l’inauguration d’Artcurial, ou qui passe commande au célèbre couple d’artistes Les Lalanne. Une évolution professionnelle passionnante jusqu’à l’actuelle salle de ventes et un parcours personnel remarquable jusqu’à l’acquisition du château pour y installer ses antiquités et diverses œuvres d’art.
Revenir au Bois Orcan, vingt ans après la commande et la création des vitraux pour la chapelle St-Julien est pour Claude Viallat « un acte fort marqué au sceau de l’histoire et de l’esprit. » En un mot, une évidence. Trois jours d’installation avec e.a. son petit-fils pour choisir parmi la centaine de toiles apportées sur place, celles qui s’adaptent le mieux au cadre historique particulier du domaine, sensible à chaque détail de l’architecture pour harmoniser les formes solides et anciennes avec celles souples et pérennes de ce travail qu’il poursuit inlassablement depuis 60 ans. Une manière exceptionnelle de célébrer l’anniversaire de la création de la forme ‘Viallat’, support inconditionnel de toutes les variations textiles, des plus petites aux plus grandes.
Une quarantaine d’œuvres irradient les différentes salles en s’y intégrant à merveille.
Un nouveau pan de l’histoire du château s’écrit avec l’artiste contemporain en symbiose totale avec sa philosophie, en lui apportant « le souffle d’une présence à la fois physique et spirituelle. »
Viallat, c’est une spontanéité, une recherche et une capacité unique à jouer avec la couleur. Source intarissable d’inspiration pour les générations futures doublée de la meilleure façon sans doute de fêter son quatre-vingt-dixième anniversaire !
* Supports / Surfaces est un groupe d’artistes français formé au début des années 70 qui a marqué un tournant majeur dans l’histoire de l’art moderne et contemporain. Claude Viallat en est la figure principale. Mouvement historique qui s’inscrit dans une époque de questionnement des pratiques de création, proposant une remise en question radicale des notions traditionnelles de peinture et de sculpture pour faire exploser les limites formelles de l’œuvre d’art. La démarche consiste à décomposer, analyser et reformuler la peinture en mettant l’accent sur ses constituants principaux, à savoir la texture, la surface et la couleur.
Jusqu’au 1/11



Texte Virginie de Borchgrave & Photos Michel Mabille
Château du Bois-Orcan
Noyal-sur-Vilaine (à une dizaine de km de Rennes en Bretagne)



