IMG_1377« EVERYBODY IS CRAZY, BUT ME »

(Texte et photos : V.de Borchgrave)

Accrochage exceptionnel à propos duquel Amaury et Myriam de Solages, le couple français collectionneur se montre réservé : « Comment vous parler de notre collection personnelle puisque qu’il s’agit de cela : fêter les 5 ans de Maison Particulière en accrochant nos œuvres, certaines que vous avez déjà vues, au hasard du thème des expositions, sans savoir qu’elles nous appartenaient, et d’autres jamais, comme nous non plus, d’ailleurs ! » Cette fois-ci, pas de thème, aucun développement, ni discours, ni chronologie seulement l’envie de nous faire partager les raisons qui les ont fait craquer, la passion qui les a guidés pour porter leur choix sur telle ou telle œuvre jusqu’à l’acquérir. Des œuvres qui, pour la première fois, ne dialoguent pas avec celles d’autres collectionneurs mais entre elles, donnant tout son sens et sa cohérence à la collection. Rencontres inédites, parfois très harmonieuses, parfois moins. De confortables fauteuils, sièges, poufs ou sofas sont là pour nous faire prendre le temps de consulter les petits dossiers, réalisés pour l’occasion, qui traînent sur les tables de chaque pièce, parmi les livres de poche ou autres gros livres, plus intéressants les uns que les autres… Et aussi, à la fin de chaque fascicule, de salle en salle, le conte de Al-Maury et Meryam (si je me rappelle bien de la transcription arabe de leurs prénoms ?) inventé sur le modèle des « Mille & Une nuits » par un ami artiste.

Et maintenant, au lieu de vous énumérer ce qui m’a séduite comme les photos de Fulvio Ambrosio, la « Rose des vents » d’Andrea Fogli, les sculptures organiques de Takayuki Sakiyama et Takuro Kuwata ou les peintures brulées de Davide Balula, ce que j’ai remarqué comme « La Brésilienne » et autres céramiques de Johan Creten ou le portrait de « Marie » de Pierre et Gilles, ce qui m’a impressionnée comme le mobile suspendu et aérien de Elias Crespin, les artistes aux noms imprononçables comme celui de l’incontournable iranienne Monir Shahroudy Farmanfarmian que j’ai retenus et les autres, ceux que j’ai injustement ou volontairement oubliés, place à un montage photo réalisé à partir d’une longue visite dans cette collection constituée avec intelligence et goût au fil des années et installée généreusement à Bruxelles pour notre plus grande chance.

Merci Maison particulière !

 Annonce MP

Souvent une curiosité, légitime et compréhensible, s’est exprimée: connaître la ligne directrice de la collection de Myriam et Amaury de Solages. Peut-être cette ligne pourrait-elle expliquer Maison Particulière? Et quand bien même le centre d’art n’est pas le lieu pour exposer une seule direction artistique, mais bien au contraire une multiplicité de regards, ne plus voir de façon anonyme l’appartenance des œuvres des fondateurs du lieu est un début de réponse.

Les «lignes» qui sous tendent une collection d’art sont parfois invisibles, imperceptibles, et empruntent des chemins mystérieux, car seul «l’essentiel est invisible pour les yeux»1. Il faut donc les deviner: le corps, entier ou fragmenté, des mains, des pieds, des regards; la beauté et le sens esthétique, idée oh combien personnelle avec des paysages, des noirs et blancs, des mouvements; la poésie, si essentielle ; la sensualité, le toucher, la sculpture, le bronze, la pierre; et enfin l’engagement, car dire, questionner, dénoncer, interpeller c’est donner du sens, donner à penser. On dit souvent que les œuvres sont le portrait de leurs propriétaires… pour un temps donné uniquement.

Ainsi, revendiquer la curiosité et le refus d’entériner une certaine forme de «despotisme du goût», peuvent résumer les «lignes» des fondateurs du lieu.

Le fil rouge de cet accrochage, la folie, des autres, car rarement on se considère fou, se déroule le long d’un parcourt d’œuvres qu’il a d’abord fallut choisir. A chaque choix, dix autres auraient pu se faire. A chaque parcourt un autre chemin aurait pu être emprunté. Pour illustrer cette part de folie, celle d’accumuler un certain nombre d’œuvres, quelques murs de la maison sont pensés comme des mosaïques et réunissent un ensemble autour d’une même thématique. D’autres murs, au contraire, reçoivent une seule œuvre: comme une respiration, une pause, un moment de contemplation. Cette aventure, celle d’un accrochage, est passionnante et périlleuse, elle est assumée par Myriam et Amaury de Solages aidés et conseillés par leur équipe.

Cet accrochage, plus que jamais, met en évidence un certain regard, éminemment subjectif, celui du goût, ou plutôt des goûts et des émotions des fondateurs de Maison Particulière. Les goûts, car l’éclectisme définit cet accrochage. L’éclectisme car il rime avec le mot amateur d’art plutôt que celui de collectionneur. Amateur car il va de pair avec la curiosité plutôt que l’intérêt unique vis à vis d’un courant, d’un style, ou d’une époque. Diversité, et libre arbitre aussi, car est présentée sans censure aucune ni tabou, une sélection parcourant les toutes premières œuvres acquises jusqu’au dernières: ne renoncer à aucune, même si les chemins furent nombreux et se sont construits avec le temps. Ainsi Everybody is crazy, but me est à l’image des 16 accrochages l’ayant précédés: plus d’une centaine d’œuvres exposées; une certaine forme de désordre ordonné autour d’un fil rouge ; des textes de littérature en miroir des œuvres; des livres posés sur les tables et rangés dans une bibliothèque; des bouquets de fleurs; un parfum, la rose poivrée… En bref une stimulation des sens. En quelques mots, une maison dédiée à l’art pour le public.

Une façon de boucler la boucle, cet accrochage des 5 ans, Everybody is crazy, but me est tout à la fois un résumé de la vocation, un hommage rendu aux artistes, et un abrégé de ce qu’est Maison Particulière depuis sa création. Pour ce faire, les liens sont nombreux qui relient cet accrochage aux précédents. Même si, cette fois, il n’y a pas d’artiste invité, on y trouve des œuvres d’artistes ayant été invités: Pieter Laurens Moll pour le premier avec Origine(s), en passant par Oda Jaune pour Féminité 0.1 et encore Kendell Geers dans Sex, Money & Power, Thomas Lerooy avec États D’Âmes, Fabrice Samyn dans Jeunes Collectionneurs, Gérard Garouste dans Obsession, Gauthier Hubert dans Résonance(s)…

Certaines œuvres sont à nouveau montrées, à l’exact emplacement de leur accrochage premier: Patera n°1 de Josep Niebla dans Struggle(s), Large Birds de Kiki Smith dans Féminité 0.1 et enfin Tehom d’Angelo Musco dans Origine(s).

Et parce que le passé annonce ce qui va se passer, la passion des fondateurs, c’est bien la découverte. Certaines œuvres jamais exposées et/ou récemment acquises de jeunes artistes sont dévoilées pour la première fois par eux, comme une série du travail photographique de Fulvio Ambrosio, une céramique de Charlotte Cornaton, une œuvre de Pierre Pol Lecouturier et deux autres de Mathieu Ronsse…

Victor Ginsburgh fut le premier à être invité à vagabonder parmi les œuvres proposées à Maison Particulière lors de l’accrochage Origine(s) et à leur trouver des correspondances. C’était il y a 5 ans. Il revient, car il était inconcevable de ne pas célébrer avec lui cet anniversaire. De façon libre et personnelle il illustre pour cet accrochage une œuvre centrale ou des œuvres «autour de laquelle les autres s’agitent ou se posen». Cette fois-ci cette balade l’emmène dans le Moyen Orient, avec les Mille et une Nuits, et les poètes «Abû Nuwas (8e siècle ap. J.C.) né en Iran et connu pour sa subversion et sa liberté de parole, Abû-l-Alâ al Maari (10e siècle) né à Alep et d’autres…»

Une phrase de Jules Romains2 et un mot, l’étonnement, illustrent tels un leitmotiv tout à la fois Maison Particulière, l’esprit des fondateurs et Everybody is crazy, but me.

La voici:

«Dans toute l’histoire de l’esprit humain, l’étonnement a joué un rôle considérable et déployé de précieuses vertus. Non qu’il ait été suffisant ; mais il a été indispensable. C’est parce qu’un homme ou plusieurs, se sont étonnés de certaines absurdités ou improbabilités choquantes admises autour d’eux que des progrès ont été faits dans la connaissance de la réalité. Il faut, bien entendu, que l’étonnement devienne actif, qu’il n’ait pas honte de lui-même, qu’il ose demander des comptes. Et, s’il n’a pas à s’incliner devant des croyances traditionnelles, il n’a pas non plus à désarmer devant des théories neuves ou des hypothèses, pour la seule raison qu’elles sont neuves ou bouleversantes».

Enfin, un bref rappel, en chiffres, de ce que Maison Particulière a accomplit depuis 5 ans grâce à une équipe formidable.

Avec 16 accrochages (3 par an) Maison Particulière aura présentée au public 1450 œuvres d’art provenant de 40 collections privées et 14 artistes invités. Les 10 invités littéraires auront contribué à faire dialoguer les œuvres d’art avec la littérature permettant ainsi de croiser les regards par un jeu de miroirs poétiques. Enfin, plus de 40 000 personnes seront venus visiter les accrochages, laissant la trace de leur passage par plusieurs centaines de leurs photographies et commentaires sur Instagram et Facebook.

Ceux qui soutiennent activement le centre d’art – les mécènes, les bienfaiteurs et les quelques 600 membres de l’asbl – par leur fidélité et leur enthousiasme, lui permettent d’avoir une place singulière et unique dans le paysage culturel belge: celle de présenter les œuvres d’art sans filtre, de regard à regard, de celui du collectionneur et de l’artiste à celui du public.

1 Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince (1943).

2 Jules Romains, Pour raison garder (1960). Cette phrase est reprise dans une œuvre de Charles Kaisin présentée dans Everybody is crazy, but me.

 

 

Jusqu’au 3 juillet 2016

Maison Particulière

49, Rue du Châtelain

B-1050 Bruxelles

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Fermé les 1/05, 5/05 & 15/05

Entrée : 10 EUR / Gratuit pour les membres, enfants et étudiants de moins de 26 ans

www.maisonparticuliere.be

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