« The President’s Cake » **** de Hasan Hadi avec Baneen Ahmad Nayyef, Sajad Mohamad Qasem, Waheed Thabet Khreibat, etc. Durée : 1h42’

Il y a un an que j’attendais sa sortie sur nos écrans car il faisait partie de la sélection du Festival de Cannes en 2025 où il a remporté la prestigieuse Caméra d’or ainsi que le prix du public de la Quinzaine des cinéastes. Et il a été au-delà de mes attentes à tous points de vue, au-delà de ce que la bande d’annonce laissait présager. Les acteurs sont excellents et criants de vérité, la photographie remarquable et le sujet, idéal pour rendre compte du quotidien de la population irakienne pendant toutes ces années de régime plus que dictatorial.

L’action se déroule en Irak au début des années 1990, juste après la guerre du Golfe, alors que le pays subit de lourdes sanctions économiques internationales entraînant des pénuries extrêmes. À l’école, la jeune Lamia, 9 ans, se voit imposer par son instituteur la tâche de préparer un gâteau d’anniversaire en l’honneur du dictateur Saddam Hussein. Faute d’argent, elle se lance avec son ami Saeed dans une quête désespérée et risquée pour dénicher des ingrédients devenus introuvables (farine, sucre, œufs). 

Le film démontre de manière poignante comment les régimes autoritaires s’immiscent jusque dans l’enfance, transformant un devoir d’école en une véritable question de survie pour toute une famille.

Malgré la gravité du contexte historique, le réalisateur infuse une grande dose de tendresse, d’innocence et d’humour en adoptant la structure d’un road movie à hauteur d’enfant. 

Ce qui m’a aussi beaucoup frappée est la façon dont les gens se parlent entre eux, le mode de communication dans ce climat de peur et de suspicion… Tout le monde se hurle dessus, crie et n’écoute pas. C’est terrible à constater. Comment grandir là-dedans ? Les yeux des enfants d’ailleurs en disent long sur le sujet.

Un véritable bijou. 

« DJ Ahmet » *** de Georgi M. Unkovski avec Arif Jakup, Agush Agushev, Dora Akan Zlatanova, Aksel Mehmet, Selpin Kerim, Atila Klince, etc. Durée : 1h39’

Premier long-métrage particulièrement lumineux, touchant et habile, réalisé par un cinéaste nord-macédonien reposant en grande partie sur des acteurs non professionnels, issus des villages de la communauté Yörük de la région entourés de comédiens locaux et de centaines d’habitants et de grands-mères du village, comme figurants pour apporter un maximum d’authenticité.

L’idée de confronter le quotidien rude d’un jeune berger de 15 ans à l’univers d’une rave party nocturne est aussi absurde que brillante. Voir ce garçon transformer son tracteur en ‘sound system’ improvisé pour faire vibrer la montagne insuffle une incroyable dose d’énergie.

Le film évite le piège du drame lourd ou misérabiliste. Bien qu’il aborde des thèmes profonds comme le deuil de la mère, le poids des traditions patriarcales et le mariage arrangé de la jeune Aya, le ton reste résolument celui d’un feel-good movie porté par un humour tendre.

Le jeune acteur non professionnel Arif Jakob qui incarne Ahmet est d’une justesse désarmante. Son regard exprime magnifiquement ce mélange d’innocence, de mélancolie et de soif de liberté.

La beauté brute des paysages montagneux participe aussi à la poésie du film. 

Georgi M. Unkovski signe un hymne à la liberté et à la musique, qui réussit à faire danser les cœurs autant que les collines macédoniennes. Clin d’œil au titre du film en français à savoir « Le Garçon qui faisait danser les collines ».  

Un film marquant, inédit et drôle. Une belle surprise. 

« Autofiction » ***  (Amarga Navidad en espagnol) de Pedro Almodóvar avec Leonardo Sbaraglia, Bárbara Lennie, Patrick Criado, Milena Smit, Victoria Luengo, Aitana Sánchez-Gijón, Quim Gutiérrez, María Rojo, Samuel López, Belén Riquelme. Durée : 1h52’

Le scénario tient en une ligne : Raúl, un cinéaste en panne d’inspiration, avatar de Pedro n’hésite pas, pour sa nouvelle fiction, à puiser son inspiration dans la vie de son entourage. Le film en compétition à Cannes était très attendu. Les avis sont partagés entre ceux qui y voient une excellente mise en abyme et les autres qui crient à l’autoparodie inutile. Le plaisir de retrouver l’univers d’Almodovar est là, mais plus soft que ce à quoi il nous a habitués ; l’ambiance est particulière, le rythme aussi, instillant une tension palpable dès les premières images, soit dit en passant, remarquables ; la fin, inattendue tant sur le plan de la forme (bien trouvé !) que sur le fond, etc. On n’est sûrement pas face à l’un des grands Almodovar, bien que les personnages soient toujours aussi fragiles, complexes, bavards, certes moins fantasques et l’on se demande, à la projection du générique, si le grand maître espagnol a encore des choses à raconter ou s’il prend le spectateur en otage de son infertilité. 

Alors « Autofiction » caricature de lui-même, ultime réalisation nombriliste avec Prada en toile de fond ou alors, nouveau genre cinématographique qui pose les questions essentielles en matière de création à travers une démonstration féconde ? 

Face à un cinéaste qui a conquis une place à part dans le cœur de beaucoup de cinéphiles, je ne prends certainement pas position et vous laisse juger…

 « Histoires parallèles » *** d’Asghar Farhadi avec Isabelle Huppert, Virginie Efira, Pierre Niney, Vincent Cassel, Catherine Deneuve, Adam Bessa, India Hair, etc. Durée : 2h19’

Sylvie est une écrivaine en manque d’inspiration. L’occasion d’espionner les voisins d’en face et, parallèlement, d’engager le jeune Adam pour l’aider dans son déménagement, ce qui va tout chambouler dans sa vie personnelle, au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer. 

10e film du réalisateur iranien tourné en France avec un casting époustouflant. Il s’agit d’un triller sur le voyeurisme qui dure plus de deux heures (un peu trop long), du Hitchcock revisité mais sans la concision du maître.

Présenté à Cannes en compétition, simultanément à sa sortie en salle, il souligne une grande tendance en 2026 à savoir des actrices et des acteurs français dirigés par des cinéastes étrangers, au point de se demander si au Japon, en Iran, en Corée, il n’y a vraiment plus d’acteurs pour que le cinéma français doive palier à cette carence.

Je suis évidemment un peu ironique mais on est tout de même frappé par le maelström du cinéma français.

Quant à « Histoires parallèles », ce quatuor d’acteurs exceptionnels est peut-être le seul et grand atout du film car le reste, à savoir l’histoire de cette romancière fantasque dont on se demande la légitimité du métier est faible. 

En bref, Asghar Farhadi prend beaucoup de temps pour débattre du thème central qui semble tellement essentiel : la réalité dépasse-t-elle la fiction, la fiction dépasse-t-elle la réalité ?

A la projection du générique, le public, un peu médusé se demande, non seulement ce qu’il a compris mais encore qui a compris quoi. En même temps, j’ai rarement vu une salle aussi préoccupée par ce qu’elle venait de voir, tout le monde parlant avec ses voisins, à l’intérieur et à l’extérieur et personnellement, je trouve cela positif car là, n’est pas justement l’une des finalités de l’art ? Alors, sur ce point, le réalisateur iranien a réussi son coup. 

 « Romería » **** de Carla Simón avec Llúcia Garcia, Mitch Robles, Miryam Gallego, Celine Tyll, Sara Casanovas, Janet Novás, Tristán Ulloa, Marina Troncoso, etc. Durée : 1h55’

Le magnifique portrait de Mariana, une jeune fille de 18 ans, orpheline et adoptée à la naissance qui, afin d’obtenir un document d’état civil pour ses études supérieures, se voit obligée de renouer contact avec une partie de sa famille biologique. C’est guidée par le journal intime de sa mère, gardé toujours précieusement à ses côtés, qu’elle se rend sur la côte Atlantique espagnole et rencontre cette famille paternelle qu’elle ne connaît pas. Une arrivée qui fait resurgir en force le passé. En ravivant le souvenir de ses parents (morts du sida quelques années après sa naissance), elle va découvrir non seulement les secrets familiaux mais encore les non-dits et autres choses inavouables…

On connaissait  « Été 93 » de la réalisatrice catalane sorti en 2017, le récit autobiographique bouleversant d’une petite fille de 6 ans qui l’avait révélée au grand public. Elle poursuit ici, avec ce 3e long-métrage, un travail profondément intime sous la forme d’un pèlerinage sensible en Galice, à la terre rude balayée par les vents, la côte déchiquetée émaillée de criques rocailleuses où l’eau translucide est aussi belle que glacée et la mer houleuse.

Peut-être que le document d’état civil n’est qu’un prétexte « pour rassembler les pièces manquantes d’un puzzle familial aussi complexe que douloureux ? » comme l’écrivent joliment Samuel Douhaire et Marie Sauvion dans une critique publiée récemment sur internet.

Quelle belle manière, dense et sensorielle, de chercher la vérité et réanimer une histoire familiale, émotionnelle avant tout.

Pour information : le film est en lice pour la Palme d’Or au Festival de Cannes qui s’ouvre le 12 mai.

« Le Diable s’Habille En Prada 2 » ** de David Frankel avec Meryl Streep, Anne Hathaway Emily Blunt, Stanley Tucci, Simone Ashley, Pauline Chalamet, Patrick Brammal, Lady Gaga, Kenneth Branagh, Lucy Liu, etc. Durée : 1h59’

20 ans après le phénomène du 1er opus, on replonge dans l’univers impitoyable du magazine Runway et des rues newyorkaise où l’élégance est une arme redoutable. Un univers profondément transformé, celui de la presse spécialisée mode en pleine crise, concurrencée par les réseaux sociaux. En bref, Miranda, Andy et Emily sont de retour avec une intrigue très lisse dont le but est de nous expliquer que l’âge d’or des magazines, c’est fini, qu’on lit tout sur Instagram et les réseaux sociaux et, qu’est-ce qu’on a trouvé de mieux pour sauver le journalisme ? Interviewer une milliardaire qui vous annonce ses fiançailles. 

Mais pourquoi va-t-on voir ce film ? C’est la question que je me suis posée en y allant. Principalement, je crois par nostalgie du 1er : revoir Meryl Streep et sa bande. Mais ce n’est pas suffisant pour une bonne suite qui tourne en rond, un palmarès de placements de produits dans lequel on regarde plus les vêtements que les acteurs, comme dans un défilé, mais un défilé qui durerait 2h avec des mannequins qui n’ont plus grand-chose à défendre.

Plutôt triste comme constat sinon affirmer que ce qui compte, c’est juste vendre des vêtements et faire tourner une grosse machine commerciale. Si dans le 1er , il y avait des vannes et des méchancetés et un vrai effet de surprise, ce n’est plus vraiment le cas. Par contre, ce qui est dit sur la mutation de la presse et du métier de journaliste est assez juste.  L’autre question qui m’est venue en sortant est celle de me demander en quoi les états d’âme de la vieille génération intéressent-ils ceux de la nouvelle, accro aux réseaux sociaux ?

Reconnaissons que le film est par contre un vrai défilé de mode en particulier pour Anne Hathaway qui change de vêtements à chaque séquence. Quant aux personnages masculins, ils sont peu nombreux et vraiment pas terribles, des archétypes liés aux femmes, une représentation plutôt inversée de la réalité. Je me suis mise à penser que ce 2e opus est peut-être le pur reflet d’Hollywood aujourd’hui, un monde où l’on doit tout aseptiser.

Notons tout de même une réplique à sauver dans l’histoire, à savoir celle lancée à Andy, trop attachée à défendre sa copine Emily : « Stockholm m’a appelée, il voudrait récupérer leur syndrome ! »

Si tout le film avait été à cette hauteur-là, cela aurait été tout de même plus intéressant…

« Juste une illusion » **** de Olivier Nakache & Eric Toledano avec Louis Garrel, Camille Cotin, Simon Boublil, Pierre Lottin, Alexis Rosenstiehl, Rony Kramer, Jeanne Lamartine, etc. Durée : 1h55’

Le troisième long-métrage du duo français que l’on ne présente plus après le succès des « Intouchables » qui a révélé Omar Sy en 2011 et du « Sens de la fête », six ans plus tard avec e.a. Jean-Paul Bacri, Gilles Lelouche et Vincent Macaigne, etc. empreinte son titre à l’un des premiers succès de Jean-Louis Aubert (après avoir quitté le groupe Téléphone en avril 1986) pour dépeindre l’adolescence de Vincent, presque 13 ans, dans une famille en crise entre un grand frère dans son monde et des parents qui n’arrêtent pas de se disputer et pinailler sur tout, en faisant beaucoup de bruit, le tout sur fond de banlieue parisienne. 

Les réalisateurs qui se connaissent depuis cet âge-là et avaient envie de laisser une trace de ce passage crucial de la vie ont plus ou moins entremêlés tous leurs souvenirs pour construire le personnage de Vincent.

Le film, aussi drôle que touchant, filmé avec rythme traite avec brio des doutes, des amitiés, de la famille, de la religion, de l’éveil amoureux à cette étape singulière de la vie où l’on n’est plus tout à fait enfant et pas encore tout à fait adulte, « comme l’étoile qui se cache dans la galaxie » pour reprendre les mots du rabbin. 

Décidément, ces deux-là méritent bien leur place prépondérante, reconnue et désormais unique dans le paysage cinématographique de l’hexagone.

A ne pas rater.

« Le Chant des forêts » un documentaire de Vincent Munier avec Vincent Munier père & fils. Durée : 1h33’

Une salle remplie pour se ressourcer et s’évader, juste le temps qu’il faut, du monde chaotique dans lequel nous vivons ces dernières semaines, années. Échapper surtout à celui devenu incompréhensible de la géopolitique mondiale pour rentrer de plein fouet dans celui de la nature et de ses entrailles forestières.

Le photographe et réalisateur Vincent Munier dont on avait vu « La Panthère des neiges » avec Sylvain Tesson en 2021 nous emmène cette fois-ci pour une aventure intime sur les traces visuelles et sonores d’une forêt ‘classique’ européenne, à savoir celle du massif des Vosges.

Les couleurs, les chants, le rythme lent, l’immersion, les plans très photogéniques en contrejour, dans les brumes des levers et couchers du soleil sont réellement impressionnants.

Le tout au service d’une dimension sonore puissante qui donne toutes ses lettres de noblesse au titre.

Mais ce qui m’a tout autant impressionnée et émue est la transmission familiale à travers l’amour du vivant mettant en scène trois générations – le père, le fils et le petit-fils – en quête d’harmonie avec la nature et les animaux sauvages. 

Quelle belle parenthèse enchanteresse à voir de toute urgence avec enfants et petits-enfants.

« Calle Málaga » **** de Maryam Touzani avec Carmen Maura, Marta Etura, Ahmed Boulane, Mariá Alfonsa Rosso, Miguel Garcés. Durée : 1h57’

Maria Ángeles, une Espagnole de 79 ans, interprétée par la grande Carmen Maura, vit seule à Tanger, dans le nord du Maroc, la ville où elle est née et qu’elle n’a pas quittée en 1956, lors de la fin du protectorat espagnol. Sa vie connait un tournant radical lorsque sa fille Clara, en situation familiale chaotique débarque de Madrid pour vendre l’appartement dans lequel elle a toujours vécu.

Déterminée à rester dans cette ville qui l’a vue grandir, où elle a tous ses souvenirs et qu’elle aime profondément, Maria Ángeles fait tout pour garder sa maison, en faisant preuve de beaucoup d’imagination et de dynamisme pour y parvenir. Et contre toute attente, dans ce parcours du combattant, elle retrouve l’amour et le désir.

Un film sensible qui traite de la vieillesse, de nos racines et de nos attaches, de plus en plus difficiles à rompre avec l’âge mais encore, du manque de communication dans les relations familiales.

Tourné avec tendresse – joli cadrage et belles lumières – par la réalisatrice du « Bleu du caftan » (2022) originaire de Tanger, « Calle Málaga » brille comme le soleil du Maroc et les yeux de la divine actrice qui brûle les planches en vieille dame élégante aussi digne que gourmande de la vie et sensuelle à souhait. Je ne vous en dis pas plus. Allez le voir ! 

« La Grazia » **** de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Guè, Anna Farzetti, Milvia Marigliano, Massimo Venturiello, Alexandra Gottschlich, Roberto Zibetti, etc. Durée : 2h13’

Sans doute, le plus beau film de Sorrentino depuis « La grande Bellezza » (2013) moins baroque, plus grave, plus fluide, un film de douceur politique – pour reprendre les mots de son auteur – qui raconte les derniers mois au pouvoir d’un président de la République italienne, Mariano De Santis qui doit, avant de quitter ses fonctions réfléchir sur deux grâces présidentielles et signer un projet de loi sur l’euthanasie : « Si je ne signe pas, je suis un tortionnaire. Si je signe, je suis un assassin. » Le pouvoir et le doute, l’humanité et l’humilité d’un immense acteur pour l’incarner, Toni Servillo.  

Il fallait sentir à la fois la stature d’un président et l’homme, avec sa solitude, sa fragilité, sa douleur intérieure, celle d’avoir perdu sa femme doublée de celle enfouie plus profondément, à savoir de ne pas avoir su établir de vraie relation avec ses enfants. 

Un sacré défi que celui d’incarner à la fois le pouvoir et la fragilité, « ce qui a été très difficile et m’a demandé beaucoup d’efforts » explique Servllo qui voulait absolument être crédible comme homme d’état : « Je voulais échapper à la parodie, à la satire sur les politiquesconsidéré comme des cabotins qui se mettent en scène, se donnent en spectacle et arriver à montrer la sacralité d’une tâche aussi importante. »  

Un rôle où il ne parle pas beaucoup mais où beaucoup de choses doivent s’exprimer sur son visage que Sorrentino filme de près, de très près, à qui il consacre beaucoup de premiers plans, comme s’il était le vrai héros du film. Et c’est impressionnant de voir comme tout passe par ce visage, tellement éloquent. Pour approcher la sincérité du cœur, l’éloigner du manège des politiciens.

Notons encore la scène remarquable où le président suit la larme du cosmonaute en apesanteur.

Et si, à la sortie du film, le public pouvait donner une définition de la grâce, aussi simple que « L’opportunité dans ce monde inhumain de rester humains » conclut Toni Servillo, le réalisateur aurait réussi quelque chose.    

« Le Mage du Kremlin »*** d’Olivier Assayas avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, etc. Durée : 2h25’

Une excellente adaptation du livre du même titre de l’écrivain, essayiste et conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli (Neuilly-sur-Seine, 1973) qu’il n’est plus nécessaire de présenter, tant on en a parlé à sa sortie au printemps 2022, couronné par le Grand prix du Roman de l’Académie Française (et battu de justesse en finale du Goncourt) dont l’intrigue se passe en Russie dans les années qui suivent la chute du mur de Berlin. Le livre est exceptionnel ; le film est très bon mais on ne peut s’empêcher de se poser la question s’il était nécessaire de le transposer au cinéma ?  

Cela ne rajoute rien sauf de vous dispenser de la lecture du livre, ce qui franchement serait dommage. En y réfléchissant, le seul avantage est de voir, pendant près de deux heures et demie, des acteurs qui portent réellement le texte avec génie et brûlent les planches. Voilà finalement ce que je découvre en écrivant cette critique ! Là est le principal intérêt de se déplacer au cinéma pour un livre qu’on a déjà lu ou si ce n’est pas le cas, qu’on pourrait confortablement lire chez soi.

Je profite de l’occasion pour vous recommander son essai « Les Ingénieurs du chaos » paru en 2019, 3 ans avant celui-ci, qui traite du rôle des spin doctors et des populismes. C’est l’un des livres les plus intéressants (et hallucinants) que j’ai lus ces dernières années.

Pour info : Empoli enseigne à Sciences Po Paris les dynamiques du pouvoir contemporain.

« Hamnet » *** de Chloé Zhao avec Paul Mescal, Jessie Buckley, Noah Jupe, Joe Alwyn, Jacobi Jupe, Emily Watson, etc. Durée : 2h05’

Une nouvelle fiction autour de la vie de William Shakespeare (rappelez-vous « Shakespeare in Love » de John Madden en 1998 avec Joseph Fiennes et Gwyneth Patrow), adaptée du bestseller éponyme de la Britannique Maggie O’Farrell, sorti il y a 5 ans. 

Le film qui s’intéresse à la jeunesse de Shakespeare commence par l’histoire d’amour entre William et Agnès qui ont trois enfants dont des jumeaux : l’un d’eux, Hamnet meurt à l’âge de 11 ans. Un drame qui fait vaciller le couple et fait fuir le futur dramaturge à Londres où il monte « Hamlet ».

Au-delà du lien entre la mort de son enfant et l’écriture de la pièce, la réalisatrice chinoise adopte le point de vue d’Agnès (Anne dans la vraie vie) et se concentre sur son deuil à elle, interprétée par l’actrice irlandaise, déjà récompensée pour ce rôle aux Golden Globes et favorite pour l’Oscar de la meilleure actrice. Des reconstitutions historiques dont Hollywood raffole et le portrait d’une femme mi-sorcière, mi-druide doublée d’une mère remarquable, étonnante, très en avance, à mes yeux, sur son temps. 

Le résultat est beau, d’un réalisme organique voire sensoriel. La photographie est superbe, en particulier les scènes où l’héroïne à la robe rouille baigne dans cet univers vert. On connaissait Zhao pour l’exceptionnel « The Rider », pour « Nomadland » et « Les Eternels ». On la retrouve ici pour des scènes à la hauteur, comme celle où Agnès accouche au milieu de la forêt. Une femme en connexion avec la nature, qui communique avec elle et l’enseigne à ses enfants. 

Que le sujet soit Shakespeare en fait n’est pas essentiel, surtout qu’on ne sait rien de sa vie pendant ces années-là, des années que ses biographes ont l’habitude de nommer ‘les années perdues’. On ne le nommera d’ailleurs qu’après plus d’une heure de projection. 

C’est un film intemporel, fictionnel qui relie la mort d’un fils à la tragédie d’Hamlet alors qu’on sait qu’il s’agit en réalité d’un fils qui veut venger la mort de son père. Il aurait été sûrement plus pertinent d’exploiter le thème de la gémellité qui se retrouve dans presque toute l’œuvre de Shakespeare. Mais peu importe. Il ne s’agit pas ici d’une thèse d’université.

La dernière scène où le crescendo s’intensifie avec les vivants qui dialoguent avec les morts, ce que seul peut-être permet le théâtre qui irrigue toute l’œuvre du dramaturge (certainement un peu trop longue et figée) s’avère passionnante, rien que pour la beauté et la richesse de la langue si poétique et imagée.

Bref, une fresque sur l’amour conjugal, le chagrin et le pouvoir cathartique, du théâtre en particulier et de l’œuvre d’art en général qui m’a plu.

« Father Mother Sister Brother » **** de Jim Jarmusch avec Adam Driver, Tom Waits, Charlotte Rampling, Vicky Krieps, Cate Blanchett, Lukas Sabbat, etc. Durée : 1h52’

En forme de triptyque, le film traite des liens familiaux qui persistent souvent maladroitement à l’âge adulte dans trois exemples de famille aux Etats-Unis, à Dublin et à Paris. C’est fin, ironique, extrêmement drôle, bien que fameusement doux-amer. 

Couronné du Lion d’Or à la dernière édition de la Mostra de Venise, cette analyse visuelle filmée avec soin, pour ne pas dire léchée, où l’on retrouve de subtils petits fils conducteurs de l’une à l’autre des histoires sur lesquels on pourrait disserter dans une école de cinéma est aussi minimaliste que brillant.

Le quatorzième long-métrage du réalisateur américain âgé de 73 ans et désormais naturalisé français est une comédie décalée au charme délicat, voire un excellent exercice de style empreint de mélancolie et de poésie, à l’inverse d’une analyse superficielle ou inconsistante que certains critiques ont voulu y voir.« The Secret Agent » *** de Kleber Mendonça Filho avec Wagner Moura, Maria Fernanda Candido, Carlos Francisco, Hermila Guedes, etc. Durée : 2h41’ 

Le film qui arrive auréolé du prix de la meilleure interprétation masculine à Cannes raconte l’histoire d’un universitaire d’une quarantaine d’années Marcelo alias Wagner Moura, dans le Brésil de la fin des années 70, traqué par un régime dictatorial sans concession… 

Résultat : un thriller captivant où l’on suit cet agent secret qui soit dit en passant, n’en est pas un, dans la ville natale du réalisateur à savoir Recife où le carnaval bat son plein mais en filigrane.

Extrêmement bien filmé, les premières minutes sont réellement percutantes, Mendonça Filho dont on avait déjà apprécié « Aquarius » en 2016 centre à nouveau son scénario sur un personnage très attachant qui vient retrouver son jeune fils dans l’espoir de reconstruire sa vie. Malheureusement, les choses ne se passent pas comme il le souhaiterait et le voilà, obligé de naviguer dans les eaux troubles et l’insécurité inhérentes à toute dictature.

Passionnant. On ne s’ennuie pas une minute !

Arco * de Ugo Bienvenu. Durée : 1h25’

Un film d’animation français dont l’histoire portée par un petit garçon qui tombe du ciel en combinaison arc-en-ciel se passe en 2075.

Le battage publicitaire qui a été fait dans les médias, e.a. après sa projection au Festival de Cannes cette année n’est malheureusement pas à la hauteur d’un scénario et d’un dessin que j’ai trouvé personnellement plutôt simplistes et décevants. 

J’ai été le voir avec l’un de mes petit-fils qui m’a demandé de sortir avant la fin du film tellement il avait peur.

En résumé, je dois reconnaître que cette fable utopiste à la trame prometteuse ne m’a pas plus convaincue que lui…

 

The Left-Handed Girl *** de Shih-Ching Tsou. Durée : 1h48’

Un portrait peu réjouissant de Taipei à travers les yeux de 4 femmes de 4 générations différentes d’une même famille.

Premier film de la cinéaste taïwanaise Shih-Ching Tsou, écrit en collaboration avec Sean Baker dont elle est la productrice (Palme d’or en 2024 pour le déplorable “Anora”) qui brosse avec autant de tact que d’humour, la difficulté de la vie quotidienne dans cette ville grouillante et oppressante à toutes heures du jour et de la nuit.

Réalisé dans le dédale d’un marché nocturne, un des cœurs battants de la métropole, Tsou signe un film remarquable aussi coloré, rythmé, vibrant que touchant et inattendu. Notez qu’il a été tourné à l’iPhone.

« It was Just a Accident »*** de Jafar Panahi (1h42’), Palme d’Or à Cannes cette année mêle avec maîtrise un thriller psychologique à une satire noire du système répressif iranien, transformant un simple accident de voiture en une condamnation rageuse. Dans un style proche du documentaire empreint d’un humour grinçant et de situations absurdes, le film interroge froidement la légitimité de la vengeance : les personnages ne sont ni tout à fait blancs ni tout à fait noirs et la conclusion reste ouverte, laissant l’interprétation finale au spectateur.

Notons qu’avec cette dernière récompense, le réalisateur iranien a remporté les trois plus prestigieux prix du cinéma européen (avec le Lion d’or de la Mostra de Venise et l’Ours d’or de la Berlinale.)

« Put Your Soul on Your Hand and Walk” ** de Sepideh Farsi (1h50’) est né dans le chef de la réalisatrice iranienne lors de son refoulement à l’entrée de la bande de Gaza. Son projet de documenter la vie des Palestiniens sous l’occupation israélienne était devenu impossible jusqu’au jour où elle arrive à rentrer en contact, via WhatsApp, avec Fatma, une jeune photojournaliste de Gaza-Ville.

Témoignage unique aussi dur qu’exceptionnel à tous points de vue, à commencer par la flamme dans les yeux et le sourire de cette jeune femme qu’on n’est certainement pas prêt d’oublier…

 

« Nouvelle Vague »*** de Richard Linklater (1h45’) est un biopic d’un film. Il raconte le tournage de « A Bout de Souffle » de Jean-Luc Godard comme si on y était, dans l’effervescence de cette bande de jeunes gamins des Cahiers du Cinéma à l’époque où le jeune François Truffaut venait de gagner la Palme d’or à Cannes avec les « Quatre Cents coups » et un jeune acteur de 14 ans, Jean-Pierre Léaud. Un regard au cordeau sur la Nouvelle Vague, cette période extraordinaire du cinéma français de la fin des années 50 à la fin des années 60, caractérisée par un élan, une impétuosité, une désinvolture et surtout une liberté qui séduit immédiatement le public.

« L’Etranger » de François Ozon *** (2h02’) ou comment l’un des plus talentueux réalisateurs du cinéma français actuel (que l’on compare souvent à Woody Allen car il cumule comme lui toutes les casquettes, de l’écriture du scénario à la réalisation en passant par la production de ses films qui sortent chaque année avec la régularité d’un métronome) rend magistralement sur la toile, en noir et blanc, l’un des livres les plus lus de la littérature française et dont le fond comme la forme font toujours l’unanimité. Un Meursault qui brûle les planches et une photographie rare. Certainement un chef-d’œuvre. 

” Valeur sentimentale ” **** de Joachim Trier avec Renate Reinsve, Stellan Skarsgârd, Elle Fanning, Inga Ibsdotter Lilleaas, Anders Danielsen Lie, Cory Michael Smith, Catherine Cohen, Lena Endre, etc. Durée : 2h13’

Par où dois-je commencer pour vous parler du dernier film de Joachim Trier, lauréat du Grand Prix du Festival de Cannes cette année qui est, à mes yeux, un véritable chef-d’œuvre sur tous les plans : le sujet, la mise en scène, le jeu des acteurs sans oublier la musique originale de la pianiste, compositrice et chanteuse polonaise, Hania Rani (Gdansk, 1990).

Il a été acclamé par le public avec une ovation de 19 minutes, l’une des plus longues dans l’histoire du Festival.

Un film qui aborde tout autant le thème des familles fracturées que celui des retrouvailles possibles à travers la création et l’art capable de blesser autant que de soigner. Tout cela exposé avec mesure, évitant le pathos, privilégiant l’intime, le non-dit.

Joachim Trier est un réalisateur à la maîtrise subtile : découpages en chapitres, ellipses, longs plans silencieux dans la maison – une figure presque vivante. Une maison familiale au cœur d’Oslo qui devient personnage, mémoire incarnée. 

Quant aux performances des acteurs, elles sont d’une rare justesse : Renate Reinsve, dans le rôle de Nora incarne avec finesse une douleur retenue, un désir de reconnaissance, une confiance en soi qui vacille ; Stellan Skarsgård, en père réalisateur éloigné donne une présence charismatique et complexe ; Elle Fanning – une actrice hollywoodienne incarnant une actrice – apporte une fraîcheur, voire une naïveté, confrontée intelligemment à la gravité de l’héritage familial. Enfin, Inga Ibsdotter Lilleaas, en petite sœur plus réservée suscite douceur et empathie, un équilibre délicat dans la dynamique centrale.

Le film d’une grande élégance émotionnelle est une méditation sur la famille, la mémoire et le deuil où cohabitent, avec cohérence, le fond (la blessure familiale), la forme (un déroulé calme, articulé en tableaux) et la musique (subtile et enveloppante.) Il s’agit de la première collaboration de la musicienne, Hanna Maria Raniszewska de son vrai nom, avec le grand réalisateur. Une partition aussi épurée que puissante émotionnellement où des cordes, des vents, le piano et les synthétiseurs trouvent chacun leur place. Une variété impressionnante de styles musicaux : on passe du classique au rock via l’électro !

Remarquable.

« Armand » **** de Halfdan Ullman Tøndel avec Renate Reinsve, Ellen Dorrit Petersen, Thea Lambrechts, Oystein Roger, Endre Hellestveit, Janne Heltberg, Assad Siddiqu, Maria Agwumaro, Vera Veljovic, etc. Durée : 1h57’ 

Un incident scolaire amène les parents de Jon et Armand, deux petits garçons de 6 ans à être convoqués par la direction mais, lors de la confrontation, les différents versions des faits rendent la chose plus compliquée voire complexe avec une grande part de parti-pris et de jugement inutile. Dans une remarquable mise en scène, le film qui commence de manière tout à fait classique évolue au cours des deux heures d’intrigue de façon exceptionnelle, tout d’abord par sa capacité à transmettre à l’écran les sentiments et émotions des différents protagonistes mais encore par l’angle de la caméra et la gestuelle des acteurs. Ce film m’a évidemment rappelé le grand cinéaste suédois Ingmar Bergmann mais aussi les œuvres vidéastes de Bill Viola. 

Un chef-d’œuvre réalisé par un jeune réalisateur et scénariste de 35 ans qui a été couronné e.a. d’une Caméra d’or et du Prix FIPRESCI : Prix du cinéma européen de la découverte !

« Aïcha » *** de Medhi M. Barsaouiavec Fatma Star, Nidhal Saadi, Yasmine Dimassi, Héla Ayed, Ala Benhamad, Badis Galaoui, etc. Durée : 2h03’

Aya vit chez ses parents à Tozeur dans le sud du pays, une vie sans futur qui l’étouffe dont elle a décidé de s’échapper. Un accident de voiture dont elle sort miraculeusement indemne lui donne l’incroyable opportunité de recommencer une nouvelle vie à Tunis sous une autre identité. Mais pour une fille de la province, les choses ne tournent pas dans la capitale comme elle pense et un soir, en boite de nuit, un sourire sans mauvaise intention mais inapproprié l’entraine dans un engrenage insoupçonné dont elle devient, à son corps défendant, partie intégrante.

Un film intelligent, bien joué et bien construit qui nous apprend beaucoup sur ce pays en plein changement ces dernières années.

Aussi distrayant qu’instructif.  

 

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