Avec ‘Les Demoiselles d’Avignon’ ou le ‘bordel d’Avignon’ comme il était intitulé à son origine en 1907 nous entrons définitivement dans l’art du XXième siècle et le modernisme. Une explosion de vitalité, sexe, violence et d’anarchie fera la rupture avec un art du 18ième et 19ième siècle qui avait perdu toute vigueur créative avec son académisme codifié et formel. Le cubisme et sa rupture de la représentation s’imposent comme mouvement principal jusqu’au milieu des années 20 où il sera détrôné par le surréalisme, Dada et l’abstraction géométrique. 

BRAQUELe terme ‘ cubiste’ était dénigrant à son origine, comme il arrive souvent. Il venait de Matisse qui qualifia de « cubiste » le tableau de Georges Braque ‘Maisons à l’Estaque’ (1907-1908). Cette appellation sera relayée ensuite par le critique d’art Louis Vauxcelles qui parla de « petits cubes » pour décrire ces demeures géométriques,

En même temps – comme pour mieux marquer la rupture formelle – le sujet des Demoiselles d’Avignon est une reprise d’un thème de prédilection du 19ième : les scènes de harem de Delacroix et d’Ingres. Il y a également un OLYMIArapport évident avec le regard impudique et provocateur que l’Olympia de Manet pose sur le spectateur.

Comme pour toute œuvre d’art, rien ne s’est créé ex nihilo. Le véritable précurseur du cubisme est Cézanne qui a le premier créé un espace pictural qui est plus qu’une simple imitation du réel. Une lettre de Cézanne en 1904 disait déjà : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers un point central.»
Et pour rendre justice à l’histoire, si Picasso en bon communicateur s’est attribué le titre ‘ d’inventeur du cubisme ‘ dans les années 50, c’est que cela arrangeait beaucoup de monde mais c’était un peu oublier le rôle cPaul_Cézanne_112apital de Georges Braque. Les deux peintres ont travaillé étroitement ensemble sur les fondements du cubisme au point de volontairement ne pas signer leurs tableaux pour que l’on ne puisse les attribuer ni à l’un ni à l’autre. Le cubisme a évolué au cours des années : le précubisme, ou phase cézannienne (1906-1910) qui s’attache à la représentation en volume de l’objet, le cubisme analytique (1910-1912) où l’objet est construit selon l’inversion de la perspective et où toutes ses facettes sont représentées en fragments et finalement le cubisme synthétique (1912-1914) avec le retour de la couleur et de compositions formées de plusieurs matières.

La genèse des Demoiselles ne s’est pas faite sur un soudain coup de génie. Picasso y a travaillé une année entière au Bateau-Lavoir où il s’était installé en 1900 à 19 ans. Environ 800 esquisses ont précédé l’oeuvre finale. On peut parler d’une véritable recherche en laboratoire.

Son acceptation ne fut pas immédiate : Henri Matisse, André Derain, Georges Braque et Guillaume Apollinaire qui découvrent le tableau, le perçoivent comme un acte de «terrorisme». Le corps de ces prostituées perçu comme mutilé est à l’origine de cet effroi.

Observation du tableauDEMOISELLES

– 5 femmes grandeur nature (le tableau qui est au MOMA fait 2.45m*2.37m) et partiellement nues. Le corps de ces femmes est déformé, représenté à la fois de profil, de trois quarts, de face et de dos, avec des contours faits de segments de droites et d’angles vifs.
– les femmes du centre fixent le spectateur de leurs yeux exorbités. Leur visage est dessiné de face, leur nez de profil.
– une coupe de fruits.
– un rideau dans des tons bleus, blancs et bruns qu’une femme ouvre de sa main en entrant dans la scène.
– la femme au centre a les bras derrière la nuque
– 3 femmes portent un masque.
– La cinquième femme à droite est accroupie et nous tourne le dos.

Analyse

– les femmes sont des prostituées de la Carrer d’Avinyó, rue chaude à Barcelone et que Picasso connaissait bien. Elles sont donc comme ‘en vitrine’. Il n’y a aucune pudeur et les attitudes sont provocantes. Picasso fait fi des canons esthétiques de la représentation traditionnelle du nu féminin. La palette de couleur est restreinte : les couleurs chaudes, du rose pâle à l’ocre rouge, dominent, notamment dans les corps des femmes. Des couleurs froides, blancs, gris, bleus composent l’essentiel des draperies et offrent un violent contraste qui donne de la profondeur. Les formes sont soulignées par des contours blancs ou noirs qui accentuent leur déstructuration
– elles nous fixent et nous mettent dans la position inconfortable du voyeur, voire du client. De plus, par l’application des principes du découpage de l’espace, nous observons corps et visages de plusieurs points de vue, ‘ sous toutes les coutures’.
– Il n’y a aucune perspective ; les sujets sont plats et la profondeur se crée par l’opposition des tons froids du rideau et les tons chauds des corps.
– la femme au centre a les bras derrière la nuque : outre la pose pour montrer les seins il y a probablement une référence à l’Olympia de Manet.
– la coupe de fruits est dans une perspective presque verticale. Il faut savoir que dans les premières esquisses la femme de gauche était un marin et qu’il y avait un étudiant en médecine qui tenait un crane. Les femmes devaient manger des fruits. Picasso a abandonné ces éléments narratifs, symboliques ou moralisants mais la coupe est restée, probablement pour les connotations sexuelles.
-les masques : nous laisserons de côté les interprétations que ce sont des visages marqués par la syphilis. Il y a probablement une relation entre la déformation du visage par les masques et les effets de la syphilis, et le regard que posent ces femmes peut-être une dénonciation de notre indifférence à leur égard, mais les deux masques de droite sont bien africains. Après l’exotisme orientalisant ces masques étaient très prisés à l’époque et Picasso en possédait. Pour le peintre ils renvoyaient à des notions de sexualité primitive et surtout à une vitalité et un renouveau dont la société devenue ‘trop civilisée’ avait grandement besoin. Les masques vous déguisent et vous transforment en quelque chose d’autre : un démon, un dieu, un animal. De plus le masque est symbole pour le modernisme (et tout ce qui suivra) où l’art avance masqué et où les œuvres ne se livrent jamais au premier regard.
La femme à gauche a un masque (profil) qui réfère plutôt à des représentations ibériques primitives. Un rappel du pays natal de Picasso.

Pour terminer une citation de Picasso : « L’enseignement académique de la beauté est faux, on nous a trompés, mais si bien trompés qu’on ne peut plus retrouver même l’ombre de la vérité. Les beautés du Parthénon sont mensonges, les Vénus, les Nymphes, les Narcisses sont autant de mensonges. L’art n’est pas l’application d’un canon de beauté, mais ce que l’instinct et le cerveau peuvent concevoir indépendamment du canon. »

Pour ceux qui suivent les cahiers une série de clés pour la compréhension de l’Art Contemporain devraient émerger. Les cahiers précédents resteront disponibles sur le site sous l’onglet ‘Cahiers’. Nous continuerons notre exploration avec Andy Warhol.